1. les hippies

 

 

 

     Dans le grand parc de l'Expo, une péninsule et deux îles reliées par des moyens de transport futuristes, on a aménagé des jardins, des étangs, des aires de repos pour personnes qui veulent faire connaissance, moitié soleil moitié ombre, avec des abris. Monorails, téléphériques, drapeaux, ça crépite dans le ciel.

 

      À l'autre extrémité de l'Île Sainte-Hélène, il y a la Ronde. Des manèges, des cris, des relents de friture, un lac bordé de galets, une marina. Là aussi, des hélicoptères et des mouettes se partagent le ciel.

 

      Ça s'appelle Terre des Hommes. Ce ne sont pas les hommes qui manquent. Ils ont dix-huit ou vingt ans, n'habitent déjà plus chez leurs parents. Ça leur permet d'avoir les cheveux longs même s'ils n'ont absolument pas la forme du visage appropriée.

 

      Ça leur permet aussi de porter les mêmes jeans et les mêmes chemises noires à manches longues jour après jour, et de simuler des bagarres sur le bord des fontaines, ou de s'étendre à côté de leurs bottes sur les galets qui longent le lac, en fumant pendant des après-midis entiers.

 

      Ils se ressemblent. En les scrutant un à un, il y aurait des différences assez marquées dans les visages, taches de naissance, formes d'ossature, lobes, arêtes, arcades, mais surtout des ressemblances: ils ont des cicatrices pour la plupart. Ils se sont tous bagarrés souvent, tous se sont au moins cassé le nez ou la mâchoire une fois dans leur vie.

 

      Ils se ressemblent surtout par leur lèvres. Il devrait y avoir un mot dans le vocabulaire qui exprime le contraire absolu du sourire. Une action, volontaire. Pas une grimace, c'est trop temporaire. Un temps de guerre. Ce sont des lèvres où l'idée même du sourire est un leurre. Un souci dans les maxillaires. Presque une déclaration. Des fauves. Une colère au menton, une assurance au front, des yeux qui ne regardent jamais, ni les êtres, ni les choses. Ils sont sourds et aveugles au nom qui les caractérisent: Peace and Love.

 

      Avec les oreilles décollées, Ivan est maigre au point qu'il pourrait servir à la science. Le contraire de la beauté, ce n'est pas la laideur. C'est une glande corporelle de laquelle il émane des ondes de captation visuelles. Celles-ci font en sorte que c'est lui, toujours, le premier que je vois. Aussi je prends l'habitude de le repérer de très loin, pour qu'une fois installé de manière à ce que je puisse observer ces fumeurs mine de rien, oisif comme eux mais à l'écart de leur groupe, Ivan soit le moins bien placé pour me voir.

      Si j'avais des taches de varicelle aussi prononcées que les siennes sur mes joues, je ne voudrais pas qu'on les regarde.

 

      Mais j'ai beau faire, en moins de quelques secondes il se retourne et nos regards se croisent.

      Aurait-il des yeux tout le tour de la tête?

      Il faut quelque chose d'anormal pour que quelqu'un se retourne d'un coup sec afin de regarder ce qui est derrière lui.

      Je ne fais rien pourtant. Je le regarde le moins possible.

      Après deux ou trois revirements, le voilà qui se lève et qui marche dans ma direction. Il se présente, et me demande si j'ai des cigarettes. Évidemment qu'il m'a vu fumer. Je pique toujours les mégots qui en valent la peine dans les cendriers. J'ouvre mon sac d'école et je lui en mets plein les paumes.

      Exactement ce qu'il ne fallait pas faire!

      Il voit mon embarras.

      Il capitule d'un air très accablé, puis s'en va. Le mal est fait.

      Trop tard pour le rattraper, pour reprendre mes mégots, cacher mon sac, avec moi dedans, disparaître, n'avoir jamais mis les pieds à la Ronde.

      Il s'écoule une semaine, puis j'y retourne. Pas de chance: à peine installé à la table de pique-nique qui surplombe le versant, je vois Ivan qui ramasse ses affaires et qui s'en va. Mais je vois aussi un des ses amis qui sort du lac, où c'est interdit de se baigner, et qui me dévisage pendant que je déballe mes egg rolls.

      Le comble... En quoi cet ami a-t-il besoin de savoir que je mange des egg rolls, que je les achète au pavillon de la Polynésie avec le vingt-cinq sous que mon père me donne? Que je ne peux pas piquer de cigarettes à la maison parce que mes parents les comptent dans les paquets, qu'ils écrivent tout ce qu'ils achètent, que mon père vient me conduire tous les matins à la Cité du Havre, où je retourne l'attendre le soir quand il revient de l'hôpital? Que le but de mon été est de visiter des pavillons thématiques, pas d'observer les hippies à la Ronde; peu importe qu'Ivan, ou son ami, sache avec précision tous ces détails, ça se voit du premier coup  que j'habite chez mes parents, à l'âge que j'ai, et à la manière dont je suis habillé. J'ai des souliers bruns, une chemise à manche courte, beige.

 

Suite

 

 

 

 

 

1. les hippies

 

 

 

     Dans le grand parc de l'Expo, une péninsule et deux îles reliées par des moyens de transport futuristes, on a aménagé des jardins, des étangs, des aires de repos pour personnes qui veulent faire connaissance, moitié soleil moitié ombre, avec des abris. Monorails, téléphériques, drapeaux, ça crépite dans le ciel.

 

      À l'autre extrémité de l'Île Sainte-Hélène, il y a la Ronde. Des manèges, des cris, des relents de friture, un lac bordé de galets, une marina. Là aussi, des hélicoptères et des mouettes se partagent le ciel.

 

      Ça s'appelle Terre des Hommes. Ce ne sont pas les hommes qui manquent. Ils ont dix-huit ou vingt ans, n'habitent déjà plus chez leurs parents. Ça leur permet d'avoir les cheveux longs même s'ils n'ont absolument pas la forme du visage appropriée.

 

      Ça leur permet aussi de porter les mêmes jeans et les mêmes chemises noires à manches longues jour après jour, et de simuler des bagarres sur le bord des fontaines, ou de s'étendre à côté de leurs bottes sur les galets qui longent le lac, en fumant pendant des après-midis entiers.

 

      Ils se ressemblent. En les scrutant un à un, il y aurait des différences assez marquées dans les visages, taches de naissance, formes d'ossature, lobes, arêtes, arcades, mais surtout des ressemblances: ils ont des cicatrices pour la plupart. Ils se sont tous bagarrés souvent, tous se sont au moins cassé le nez ou la mâchoire une fois dans leur vie.

 

      Ils se ressemblent surtout par leur lèvres. Il devrait y avoir un mot dans le vocabulaire qui exprime le contraire absolu du sourire. Une action, volontaire. Pas une grimace, c'est trop temporaire. Un temps de guerre. Ce sont des lèvres où l'idée même du sourire est un leurre. Un souci dans les maxillaires. Presque une déclaration. Des fauves. Une colère au menton, une assurance au front, des yeux qui ne regardent jamais, ni les êtres, ni les choses. Ils sont sourds et aveugles au nom qui les caractérisent: Peace and Love.

 

      Avec les oreilles décollées, Ivan est maigre au point qu'il pourrait servir à la science. Le contraire de la beauté, ce n'est pas la laideur. C'est une glande corporelle de laquelle il émane des ondes de captation visuelles. Celles-ci font en sorte que c'est lui, toujours, le premier que je vois. Aussi je prends l'habitude de le repérer de très loin, pour qu'une fois installé de manière à ce que je puisse observer ces fumeurs mine de rien, oisif comme eux mais à l'écart de leur groupe, Ivan soit le moins bien placé pour me voir.

      Si j'avais des taches de varicelle aussi prononcées que les siennes sur mes joues, je ne voudrais pas qu'on les regarde.

 

      Mais j'ai beau faire, en moins de quelques secondes il se retourne et nos regards se croisent.

      Aurait-il des yeux tout le tour de la tête?

      Il faut quelque chose d'anormal pour que quelqu'un se retourne d'un coup sec afin de regarder ce qui est derrière lui.

      Je ne fais rien pourtant. Je le regarde le moins possible.

      Après deux ou trois revirements, le voilà qui se lève et qui marche dans ma direction. Il se présente, et me demande si j'ai des cigarettes. Évidemment qu'il m'a vu fumer. Je pique toujours les mégots qui en valent la peine dans les cendriers. J'ouvre mon sac d'école et je lui en mets plein les paumes.

      Exactement ce qu'il ne fallait pas faire!

      Il voit mon embarras.

      Il capitule d'un air très accablé, puis s'en va. Le mal est fait.

      Trop tard pour le rattraper, pour reprendre mes mégots, cacher mon sac, avec moi dedans, disparaître, n'avoir jamais mis les pieds à la Ronde.

      Il s'écoule une semaine, puis j'y retourne. Pas de chance: à peine installé à la table de pique-nique qui surplombe le versant, je vois Ivan qui ramasse ses affaires et qui s'en va. Mais je vois aussi un des ses amis qui sort du lac, où c'est interdit de se baigner, et qui me dévisage pendant que je déballe mes egg rolls.

      Le comble... En quoi cet ami a-t-il besoin de savoir que je mange des egg rolls, que je les achète au pavillon de la Polynésie avec le vingt-cinq sous que mon père me donne? Que je ne peux pas piquer de cigarettes à la maison parce que mes parents les comptent dans les paquets, qu'ils écrivent tout ce qu'ils achètent, que mon père vient me conduire tous les matins à la Cité du Havre, où je retourne l'attendre le soir quand il revient de l'hôpital? Que le but de mon été est de visiter des pavillons thématiques, pas d'observer les hippies à la Ronde; peu importe qu'Ivan, ou son ami, sache avec précision tous ces détails, ça se voit du premier coup  que j'habite chez mes parents, à l'âge que j'ai, et à la manière dont je suis habillé. J'ai des souliers bruns, une chemise à manche courte, beige.

 

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normand chaurette

 

 

1. les hippies

 

 

 

     Dans le grand parc de l'Expo, une péninsule et deux îles reliées par des moyens de transport futuristes, on a aménagé des jardins, des étangs, des aires de repos pour personnes qui veulent faire connaissance, moitié soleil moitié ombre, avec des abris. Monorails, téléphériques, drapeaux, ça crépite dans le ciel.

 

      À l'autre extrémité de l'Île Sainte-Hélène, il y a la Ronde. Des manèges, des cris, des relents de friture, un lac bordé de galets, une marina. Là aussi, des hélicoptères et des mouettes se partagent le ciel.

 

      Ça s'appelle Terre des Hommes. Ce ne sont pas les hommes qui manquent. Ils ont dix-huit ou vingt ans, n'habitent déjà plus chez leurs parents. Ça leur permet d'avoir les cheveux longs même s'ils n'ont absolument pas la forme du visage appropriée.

 

      Ça leur permet aussi de porter les mêmes jeans et les mêmes chemises noires à manches longues jour après jour, et de simuler des bagarres sur le bord des fontaines, ou de s'étendre à côté de leurs bottes sur les galets qui longent le lac, en fumant pendant des après-midis entiers.

 

      Ils se ressemblent. En les scrutant un à un, il y aurait des différences assez marquées dans les visages, taches de naissance, formes d'ossature, lobes, arêtes, arcades, mais surtout des ressemblances: ils ont des cicatrices pour la plupart. Ils se sont tous bagarrés souvent, tous se sont au moins cassé le nez ou la mâchoire une fois dans leur vie.

 

      Ils se ressemblent surtout par leur lèvres. Il devrait y avoir un mot dans le vocabulaire qui exprime le contraire absolu du sourire. Une action, volontaire. Pas une grimace, c'est trop temporaire. Un temps de guerre. Ce sont des lèvres où l'idée même du sourire est un leurre. Un souci dans les maxillaires. Presque une déclaration. Des fauves. Une colère au menton, une assurance au front, des yeux qui ne regardent jamais, ni les êtres, ni les choses. Ils sont sourds et aveugles au nom qui les caractérisent: Peace and Love.

 

      Avec les oreilles décollées, Ivan est maigre au point qu'il pourrait servir à la science. Le contraire de la beauté, ce n'est pas la laideur. C'est une glande corporelle de laquelle il émane des ondes de captation visuelles. Celles-ci font en sorte que c'est lui, toujours, le premier que je vois. Aussi je prends l'habitude de le repérer de très loin, pour qu'une fois installé de manière à ce que je puisse observer ces fumeurs mine de rien, oisif comme eux mais à l'écart de leur groupe, Ivan soit le moins bien placé pour me voir.

      Si j'avais des taches de varicelle aussi prononcées que les siennes sur mes joues, je ne voudrais pas qu'on les regarde.

 

      Mais j'ai beau faire, en moins de quelques secondes il se retourne et nos regards se croisent.

      Aurait-il des yeux tout le tour de la tête?

      Il faut quelque chose d'anormal pour que quelqu'un se retourne d'un coup sec afin de regarder ce qui est derrière lui.

      Je ne fais rien pourtant. Je le regarde le moins possible.

      Après deux ou trois revirements, le voilà qui se lève et qui marche dans ma direction. Il se présente, et me demande si j'ai des cigarettes. Évidemment qu'il m'a vu fumer. Je pique toujours les mégots qui en valent la peine dans les cendriers. J'ouvre mon sac d'école et je lui en mets plein les paumes.

      Exactement ce qu'il ne fallait pas faire!

      Il voit mon embarras.

      Il capitule d'un air très accablé, puis s'en va. Le mal est fait.

      Trop tard pour le rattraper, pour reprendre mes mégots, cacher mon sac, avec moi dedans, disparaître, n'avoir jamais mis les pieds à la Ronde.

      Il s'écoule une semaine, puis j'y retourne. Pas de chance: à peine installé à la table de pique-nique qui surplombe le versant, je vois Ivan qui ramasse ses affaires et qui s'en va. Mais je vois aussi un des ses amis qui sort du lac, où c'est interdit de se baigner, et qui me dévisage pendant que je déballe mes egg rolls.

      Le comble... En quoi cet ami a-t-il besoin de savoir que je mange des egg rolls, que je les achète au pavillon de la Polynésie avec le vingt-cinq sous que mon père me donne? Que je ne peux pas piquer de cigarettes à la maison parce que mes parents les comptent dans les paquets, qu'ils écrivent tout ce qu'ils achètent, que mon père vient me conduire tous les matins à la Cité du Havre, où je retourne l'attendre le soir quand il revient de l'hôpital? Que le but de mon été est de visiter des pavillons thématiques, pas d'observer les hippies à la Ronde; peu importe qu'Ivan, ou son ami, sache avec précision tous ces détails, ça se voit du premier coup  que j'habite chez mes parents, à l'âge que j'ai, et à la manière dont je suis habillé. J'ai des souliers bruns, une chemise à manche courte, beige.

 

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normand chaurette