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3. au collège

 

 

 

     Au collège, les sulpiciens n'enseignent pas les choses que nous savons déjà. Ils n'enseignent pas les affaires sensibles, mais le pourquoi de ces affaires. Ils ne cherchent pas qui a tort ou raison. Ils ne prennent pour personne. Tout le monde a commencé la guerre, personne ne veut la finir, elle durera toujours, et le jour où ça va finir, c'est parce qu'il ne restera plus personne, et comme les sulpiciens sont au-dessus de la mêlée, ils concluent en disant que ce sera bien fait pour tout le monde.

 

      La comparaison entre le maigrichon juif et moi était de Youri. Le seul de nos conseillers qui n'était pas sulpicien, il n'était pas non plus professeur. Nous étions nombreux à le trouver plus avant-gardiste, et forcément plus ouvert à nos questions. Malgré sa calvitie qui le plaçait nettement parmi les vieux, il semblait, quand on parlait avec lui, que nous étions du même âge.

 

      Nous avions tous reçus nos passeports pour visiter l'Expo, et un jour que nous comparions nos photos, Youri m'avait dit que j'aurais eu le même air ahuri si la caméra avait été une locomotive fonçant tout droit pour m'écraser sous son convoi. Il nous parla ensuite du train de la mort, ainsi nommé parce que ceux qui l'empruntaient allaient sans le savoir se faire gazer en Europe de l'Est dans des camps d'extermination.

 

      Qu'avait-il voulu dire au juste? Je lui demandai si selon lui je devais me retrouver "sous" le train ou "dans" le train. L'issue avait beau être la même, je voulais surtout savoir en quoi il était capable d'autant de comparaisons en regardant une simple photo de passeport, mais il ne m'avait pas vraiment répondu, absence de réponse qui m'avait rassuré.

 

      Quelques jours après, Youri ne se souvenait même plus du contexte dans lequel il m'avait dit ça.

 

      Il s'était fait avertir par les sulpiciens de ne plus aborder ce sujet. J'avais été le premier, et peut-être un des seuls, à m'en apercevoir.

 

      J'avais poussé la curiosité jusqu'à vouloir que les vrais professeurs en disent davantage sur la question. Chacun avait une réponse différente, mais tous s'entendaient pour dire que ce fameux train avait probablement existé. Un "probablement" qui enveloppait le convoi d'un épais brouillard où chacun y projetait ce qu'il voulait de suppositions et de mystère.

 

      Chose certaine, Youri, quand il nous donnait des indications de mise en scène dans les pièces que nous devions jouer à la fin de l'année, prit vite l'habitude de faire semblant qu'il ignorait complètement à quoi rimait ce train. Il avait pris des trains quand il était allé faire son stage en Europe, ça, il voulait bien l'admettre. Quoi de plus naturel? Tout le monde là-bas se déplaçait en train, c'était le moyen de transport le plus répandu, c'était une vérité admise, alors peut-être qu'on fond, oui, il avait sans doute déjà fait allusion à un train en particulier.

 

      L'apparence physique de ceux qui devaient l'emprunter ne me posait pas de problème. Je me voyais dans le miroir et force était d'admettre que sur nos photos, nous nous ressemblions tous: bouche ouverte, broches dans la mâchoire, boutons d'acné et regards faussement inexpérimentés comme ceux des angelots stupides de la Vénus de Botticelli, moins leur sourire. C'était l'apparence physique des nazis qui nous attendaient à la sortie du train que j'aurais voulu voir, car ils étaient terribles, puissants, et je voulais pouvoir les reconnaître le jour où je les trouverais devant moi.

 

 

suite

 

normand chaurette

 

 

3. au collège

 

 

 

     Au collège, les sulpiciens n'enseignent pas les choses que nous savons déjà. Ils n'enseignent pas les affaires sensibles, mais le pourquoi de ces affaires. Ils ne cherchent pas qui a tort ou raison. Ils ne prennent pour personne. Tout le monde a commencé la guerre, personne ne veut la finir, elle durera toujours, et le jour où ça va finir, c'est parce qu'il ne restera plus personne, et comme les sulpiciens sont au-dessus de la mêlée, ils concluent en disant que ce sera bien fait pour tout le monde.

 

      La comparaison entre le maigrichon juif et moi était de Youri. Le seul de nos conseillers qui n'était pas sulpicien, il n'était pas non plus professeur. Nous étions nombreux à le trouver plus avant-gardiste, et forcément plus ouvert à nos questions. Malgré sa calvitie qui le plaçait nettement parmi les vieux, il semblait, quand on parlait avec lui, que nous étions du même âge.

 

      Nous avions tous reçus nos passeports pour visiter l'Expo, et un jour que nous comparions nos photos, Youri m'avait dit que j'aurais eu le même air ahuri si la caméra avait été une locomotive fonçant tout droit pour m'écraser sous son convoi. Il nous parla ensuite du train de la mort, ainsi nommé parce que ceux qui l'empruntaient allaient sans le savoir se faire gazer en Europe de l'Est dans des camps d'extermination.

 

      Qu'avait-il voulu dire au juste ? Je lui demandai si selon lui je devais me retrouver "sous" le train ou "dans" le train. L'issue avait beau être la même, je voulais surtout savoir en quoi il était capable d'autant de comparaisons en regardant une simple photo de passeport, mais il ne m'avait pas vraiment répondu, absence de réponse qui m'avait rassuré.

 

      Quelques jours après, Youri ne se souvenait même plus du contexte dans lequel il m'avait dit ça.

 

      Il s'était fait avertir par les sulpiciens de ne plus aborder ce sujet. J'avais été le premier, et peut-être un des seuls, à m'en apercevoir.

 

      J'avais poussé la curiosité jusqu'à vouloir que les vrais professeurs en disent davantage sur la question. Chacun avait une réponse différente, mais tous s'entendaient pour dire que ce fameux train avait probablement existé. Un "probablement" qui enveloppait le convoi d'un épais brouillard où chacun y projetait ce qu'il voulait de suppositions et de mystère.

 

      Chose certaine, Youri, quand il nous donnait des indications de mise en scène dans les pièces que nous devions jouer à la fin de l'année, prit vite l'habitude de faire semblant qu'il ignorait complètement à quoi rimait ce train. Il avait pris des trains quand il était allé faire son stage en Europe, ça, il voulait bien l'admettre. Quoi de plus naturel ? Tout le monde là-bas se déplaçait en train, c'était le moyen de transport le plus répandu, c'était une vérité admise, alors peut-être qu'on fond, oui, il avait sans doute déjà fait allusion à un train en particulier.

 

      L'apparence physique de ceux qui devaient l'emprunter ne me posait pas de problème. Je me voyais dans le miroir et force était d'admettre que sur nos photos, nous nous ressemblions tous: bouche ouverte, broches dans la mâchoire, boutons d'acné et regards faussement inexpérimentés comme ceux des angelots stupides de la Vénus de Botticelli, moins leur sourire. C'était l'apparence physique des nazis qui nous attendaient à la sortie du train que j'aurais voulu voir, car ils étaient terribles, puissants, et je voulais pouvoir les reconnaître le jour où je les trouverais devant moi.

 

 

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normand chaurette