6. leçon d'hypnose

 

 

    Youri est revenu de son stage de théâtre en Tchécoslovaquie. Il nous parle tous les soirs du style de vie qui caractérise les habitants des pays de l'Est. Ils ne sont pas libres de dire ce qu'ils pensent; pire, on leur interdit de penser différemment les uns des autres.

      Nous demandons si c'est vrai  à ceux qui nous enseignent l'histoire, le français, la  géographie. Ils disent que oui en effet, mais avec une sorte d'hésitation qui les rendent visiblement très humbles par rapport aux connaissances de Youri.

      Il nous semble encore que Youri est capable de lire dans la tête des autres. Nous le soupçonnons d'avoir un sixième sens.

 

      Youri faisait peut-être partie de la race des êtres parfaits. En scientologie, cette race existe. On ne pouvait rien lui reprocher. Pas même d'être trop gentil.

      Je m'efforçais, moi aussi, de lire en son for intérieur. Car ses yeux étant de couleur variable selon les verres qu'il portait, et sa calvitie entretenant l'ambiguïté sur la question de son âge, certaines questions sur le fond exact de ses pensées demeuraient sans réponse.

 

      Il est vrai par contre que dans les pays de l'Est, on apprend dès l'enfance à ne pas exprimer ce que l'on pense.

 

      Une question demeurait: de quel pays de l'Est Youri venait-il? Certains optaient pour l'Arménie, d'autres pour la Hongrie; pour sa part, il écartait le sujet de ses origines.

 

      Il me dit un soir, où, à son initiative, je lui raconte des actions que je commets et qui pèsent sur ma conscience:

      - Je trouve tes crimes très inoffensifs en comparaison des miens.

      Il ajoute:

      - Tu ne peux pas soupçonner à quel point notre potentiel de méchanceté est immense.

      Je lui demande s'il fait de la peine aux autres. Tout de suite il m'arrête:

      - C'est très difficile, voire impossible, de faire de la peine aux autres. Les autres ont de la peine, point.

 

      Youri est engagé pour nous faire répéter notre spectacle de fin d'année. Il est  aussi responsable de la construction des arbres en papier mâché qui deviendront la forêt dans Mère Courage.

 

      Un soir je m'amène au local où une partie de la troupe de Mère Courage est réunie. Je ne suis pas censé y être à cause d'une retenue dont on a dû me dispenser à la dernière minute. Dès mon arrivée, je comprends que le moment a été choisi, par hasard ou par exprès, pour une démonstration d'hypnose. Il manque la plupart des indésirables.

 

      Youri se laisse prier. Je vois tout de suite qu'il se meurt d'envie de nous montrer ses aptitudes mais que le collège ne doit pas être au courant. Il rappelle l'importance de notre discrétion, me le répète personnellement, puis il invite Pierre Boucher à s'asseoir, et à l'écouter, tout simplement: "Tes paupières sont lourdes, etc. Détends-toi, tu t'endors... À présent je vais compter jusqu'à dix, puis je vais claquer dans mes doigts...",  et à partir de ce moment Pierre va s'endormir tout en restant assis, il va devoir répondre à des questions, puis se réveiller, d'un coup, sans se souvenir de ses réponses.

 

      Youri suggère à Pierre que nous sommes un dimanche soir et lui pose la question:

      - Où es-tu ?

      - Chez nous, dans le salon.

      -Tu es seul ?

      - Avec mes parents.

      - Et vous faites quoi dans le salon ?

      - On regarde un film.

      - Quel film ?

      - Un film avec Jerry Lewis.

 

      Pierre est invité à se lever, augmenter le volume de la télé, rire, imiter l'acteur dans ses pirouettes. Les réponses de Pierre sont plus naturelles que celles qu'on lui connaît quand on discute avec lui.

      En fait, Pierre parle peu en général, il est timide, on ne sait pas grand-chose de ses préférences, de ses  parents, de ce qu'ils font dans la vie.

      Ce soir-là on apprend que son père travaille au centre de triage d'un bureau de poste, qu'il regarde si les lettres sont bien affranchies sans quoi elles sont retournées aux expéditeurs fautifs, et d'autres détails que nous serons à même de vérifier quand Pierre va se réveiller, qu'il a un frère en bas âge, la sorte de céréale qu'il mange au déjeuner, la façon dont le père découpe le blanc et le jaune de ses œufs dans l'assiette, et bien des choses encore.

 

      Nous applaudissons Youri. Il nous recommande encore une fois la discrétion.

      Mais ça ne s'arrête pas là.

      Youri dit à Pierre de s'endormir à nouveau, pour qu'au réveil, ce dernier se souvienne de tout ce qu'il a révélé dans les minutes où il a été sous hypnose.

      Nous voilà tous étonnés du résultat, mais jamais autant que Pierre, rouge comme une tomate, qui s'excuse d'avoir dit et montré tant de choses de sa vie privée, comme s'il en avait honte.

 

      Un surveillant entre. Il nous demande ce que nous sommes après faire. Il m'invite, moi le plus délié, à répondre.

      Je devine avec précision le trouble de Youri.

      Je me lance dans une explication très minutieuse de l'histoire de Mère Courage.

 

      Rien n'est plus près de la vérité que ma description de Mère Courage pour résumer une soirée si riche en atmosphère. Cette pièce demande beaucoup d'analyse. Je mets l'accent sur les potions que boivent les soldats pour être moins sensibles au malheur de leurs ennemis.

 

      Youri me prend à part pour m'enseigner la différence entre une pièce écrite dans un livre, et une mise en scène. C'est lui qui a eu l'idée de faire boire les soldats comme des ivrognes, pour montrer que ce sont des dépravés. Ça ne fait pas partie de l'histoire, mais de la mise en scène.

 

      Un soir, je supplie Youri de m'hypnotiser.

      Quel timoré ! Il camoufle sa peur d'être dénoncé en mettant son méfait sur le compte du hasard:

      - Ça marche une fois sur vingt. C'est grâce à l'aptitude de celui qui accepte de vivre l'expérience.

      Il m'explique que Pierre  (qu'on surnomme à présent Jerry Lewis) présente cette flexibilité, pas moi. Peu d'entre nous, en fait. Youri ajoute, d'une façon qu'il s'efforce de rendre générale, que l'hypnose ne convient pas aux "excités".

 

      Ce méphisto n'a pas besoin de m'hypnotiser pour m'arracher des renseignements. J'ai beau surveiller mes paroles, il ressort toujours de nos conversations quelque chose que je m'étais juré de ne pas dire.

 

      Apparemment qu'il aurait enseigné l'algèbre avant de se tourner vers le théâtre. Un expert en déductions. Mais très médiocre, de toute évidence, en art dramatique. Sans quoi il aurait du travail à la télévision. Pour sauver la face, il ne cesse de citer des acteurs connus qui seraient de ses intimes, au point de se faire inviter à souper chez eux.

 

      Quel acteur chevronné aurait besoin de nous prouver qu'il figure dans le bottin des artistes ? Youri ne se déplace jamais sans ce bottin, qu'il ouvre toujours à la page où on peut lire son nom: Yoland-Henri Lacombe, son adresse et son numéro de téléphone.

 

      Par un lundi soir de février, on va à la palestre pour nos exercices de gymnastique. À cause d'une tempête de neige qui a paralysé la plupart des familles, il manque la moitié des pensionnaires.

      Youri nous montre comment courir au ralenti, comment s'élancer dans les airs sans quitter le sol, comment marcher de biais en feignant de craindre un ennemi, comment recevoir une balle en plein ventre et mourir soutenu par un aide de camp.

 

      Il utilise la comparaison du chat sauvage quand il enseigne le geste corporel. Pelage abondant. Il transpire, on le voit à travers son chandail qui colle à ses pectoraux.

 

      Je n'ai qu'un petit rôle dans la pièce. Je quitte assez souvent la salle de répétition pour tenir compagnie à Jerry Lewis dans le local où on construit les arbres en papier mâché. Il a toujours avec lui son pot de colle. Plus il en fait l'expérience, moins les sensations désagréables des premières fois lui donnent la nausée. Apparemment que si on en respire tous les soirs, les têtes livides qui nous apparaissent s'expliquent par des aspérités dans le mur, l'œil s'habitue aux formes qui bougent, de manière à ne voir dans ces formes qui bougent rien d'autre que ça, des formes qui bougent. Et non pas des visages ennemis, féroces, vengeurs, hypocritement intéressés à nous pour nous jeter dans des cauchemars qui durent toute la nuit, et parfois jusque tard dans l'avant-midi du lendemain.

      - Et au lieu de ça, qu'est-ce qu'on voit ?

      Jerry Lewis frissonne d'un spasme grandiose, et me fait voir, de ses yeux exorbités, l'essentiel de ce qu'il faut savoir, une vérité, une implacable certitude de soi dans le fameux panorama qu'il contemple : "Ah ! si tu savais ! Ah si tu savais !"

 

      Je m'empare du pot de colle. Plus tard, au dortoir, d'énormes amibes laisseront des empreintes à travers les draps, des sporanges qui creuseront des étangs lunaires à la surface du lit, et qui veulent aspirer mes pieds, mes jambes, mes mains et mes bras.

 

      Un soir d'avril.

      De ceux qui nous plongent dans un dégoût de soi après tant de jours où on n'a pas vu le soleil.

 

      Youri est à son local. La porte est fermée mais j'entends le robinet qui coule. Puis qui s'arrête. Puis qui se remet à couler. Qui s'arrête encore. De façon de plus en plus frénétique.

      Un bruit qui me dit, avec autant de clarté que si j'en lisais les répliques: "Mais oui, qu'attends-tu ? De quoi as-tu si peur? Tu n'as donc pas compris qu'il faut me faire confiance ? Que tu dois te détendre ? Que je vais compter jusqu'à trois, et qu'après tu vas répondre en disant la vérité à toutes mes questions..."

 

      J'appuie sur la poignée, la porte me résiste. Il est enfermé à clé. Je frappe.

      - Youri ? Je sais que tu es là...

 

      Silence de mort.

      Je sais pourtant qu'il y a quelqu'un là-dedans, je n'ai pas inventé le bruit du robinet dans mes oreilles, ni le timbre de sa voix.

      Deux ou trois pas, à l'intérieur. La porte va s'ouvrir. Pris de panique, je cours me cacher dans le renfoncement du couloir.

 

      Je vois, sans être vu, la face troublée de Youri qui cherche à gauche, puis à droite. Il demande, presque dans un chuchotement:

      - Quelqu'un?

      J'attends.

      J'attendrai toute la nuit s'il le faut.

      Celui qui vit le plus dans la peur de l'autre, c'est lui.

      Il demande encore qui a frappé, pour refermer délicatement la porte, et se retrancher à nouveau dans le silence.

 

      J'entends, provenant de l'autre bout du corridor, la voix d'un surveillant qui demande:

      - Est-ce que quelqu'un a vu Jerry Lewis ? Il n'était pas au documentaire sur le Tiers-Monde. Il est tard, ses parents attendent pour le ramener à la maison, or il est introuvable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6. leçon d'hypnose

 

 

    Youri est revenu de son stage de théâtre en Tchécoslovaquie. Il nous parle tous les soirs du style de vie qui caractérise les habitants des pays de l'Est. Ils ne sont pas libres de dire ce qu'ils pensent; pire, on leur interdit de penser différemment les uns des autres.

      Nous demandons si c'est vrai  à ceux qui nous enseignent l'histoire, le français, la  géographie. Ils disent que oui en effet, mais avec une sorte d'hésitation qui les rendent visiblement très humbles par rapport aux connaissances de Youri.

      Il nous semble encore que Youri est capable de lire dans la tête des autres. Nous le soupçonnons d'avoir un sixième sens.

 

      Youri faisait peut-être partie de la race des êtres parfaits. En scientologie, cette race existe. On ne pouvait rien lui reprocher. Pas même d'être trop gentil.

      Je m'efforçais, moi aussi, de lire en son for intérieur. Car ses yeux étant de couleur variable selon les verres qu'il portait, et sa calvitie entretenant l'ambiguïté sur la question de son âge, certaines questions sur le fond exact de ses pensées demeuraient sans réponse.

 

      Il est vrai par contre que dans les pays de l'Est, on apprend dès l'enfance à ne pas exprimer ce que l'on pense.

 

      Une question demeurait: de quel pays de l'Est Youri venait-il? Certains optaient pour l'Arménie, d'autres pour la Hongrie; pour sa part, il écartait le sujet de ses origines.

 

      Il me dit un soir, où, à son initiative, je lui raconte des actions que je commets et qui pèsent sur ma conscience:

      - Je trouve tes crimes très inoffensifs en comparaison des miens.

      Il ajoute:

      - Tu ne peux pas soupçonner à quel point notre potentiel de méchanceté est immense.

      Je lui demande s'il fait de la peine aux autres. Tout de suite il m'arrête:

      - C'est très difficile, voire impossible, de faire de la peine aux autres. Les autres ont de la peine, point.

 

      Youri est engagé pour nous faire répéter notre spectacle de fin d'année. Il est  aussi responsable de la construction des arbres en papier mâché qui deviendront la forêt dans Mère Courage.

 

      Un soir je m'amène au local où une partie de la troupe de Mère Courage est réunie. Je ne suis pas censé y être à cause d'une retenue dont on a dû me dispenser à la dernière minute. Dès mon arrivée, je comprends que le moment a été choisi, par hasard ou par exprès, pour une démonstration d'hypnose. Il manque la plupart des indésirables.

 

      Youri se laisse prier. Je vois tout de suite qu'il se meurt d'envie de nous montrer ses aptitudes mais que le collège ne doit pas être au courant. Il rappelle l'importance de notre discrétion, me le répète personnellement, puis il invite Pierre Boucher à s'asseoir, et à l'écouter, tout simplement: "Tes paupières sont lourdes, etc. Détends-toi, tu t'endors... À présent je vais compter jusqu'à dix, puis je vais claquer dans mes doigts...",  et à partir de ce moment Pierre va s'endormir tout en restant assis, il va devoir répondre à des questions, puis se réveiller, d'un coup, sans se souvenir de ses réponses.

 

      Youri suggère à Pierre que nous sommes un dimanche soir et lui pose la question:

      - Où es-tu ?

      - Chez nous, dans le salon.

      -Tu es seul ?

      - Avec mes parents.

      - Et vous faites quoi dans le salon ?

      - On regarde un film.

      - Quel film ?

      - Un film avec Jerry Lewis.

 

      Pierre est invité à se lever, augmenter le volume de la télé, rire, imiter l'acteur dans ses pirouettes. Les réponses de Pierre sont plus naturelles que celles qu'on lui connaît quand on discute avec lui.

      En fait, Pierre parle peu en général, il est timide, on ne sait pas grand-chose de ses préférences, de ses  parents, de ce qu'ils font dans la vie.

      Ce soir-là on apprend que son père travaille au centre de triage d'un bureau de poste, qu'il regarde si les lettres sont bien affranchies sans quoi elles sont retournées aux expéditeurs fautifs, et d'autres détails que nous serons à même de vérifier quand Pierre va se réveiller, qu'il a un frère en bas âge, la sorte de céréale qu'il mange au déjeuner, la façon dont le père découpe le blanc et le jaune de ses œufs dans l'assiette, et bien des choses encore.

 

      Nous applaudissons Youri. Il nous recommande encore une fois la discrétion.

      Mais ça ne s'arrête pas là.

      Youri dit à Pierre de s'endormir à nouveau, pour qu'au réveil, ce dernier se souvienne de tout ce qu'il a révélé dans les minutes où il a été sous hypnose.

      Nous voilà tous étonnés du résultat, mais jamais autant que Pierre, rouge comme une tomate, qui s'excuse d'avoir dit et montré tant de choses de sa vie privée, comme s'il en avait honte.

 

      Un surveillant entre. Il nous demande ce que nous sommes après faire. Il m'invite, moi le plus délié, à répondre.

      Je devine avec précision le trouble de Youri.

      Je me lance dans une explication très minutieuse de l'histoire de Mère Courage.

 

      Rien n'est plus près de la vérité que ma description de Mère Courage pour résumer une soirée si riche en atmosphère. Cette pièce demande beaucoup d'analyse. Je mets l'accent sur les potions que boivent les soldats pour être moins sensibles au malheur de leurs ennemis.

 

      Youri me prend à part pour m'enseigner la différence entre une pièce écrite dans un livre, et une mise en scène. C'est lui qui a eu l'idée de faire boire les soldats comme des ivrognes, pour montrer que ce sont des dépravés. Ça ne fait pas partie de l'histoire, mais de la mise en scène.

 

      Un soir, je supplie Youri de m'hypnotiser.

      Quel timoré ! Il camoufle sa peur d'être dénoncé en mettant son méfait sur le compte du hasard:

      - Ça marche une fois sur vingt. C'est grâce à l'aptitude de celui qui accepte de vivre l'expérience.

      Il m'explique que Pierre  (qu'on surnomme à présent Jerry Lewis) présente cette flexibilité, pas moi. Peu d'entre nous, en fait. Youri ajoute, d'une façon qu'il s'efforce de rendre générale, que l'hypnose ne convient pas aux "excités".

 

      Ce méphisto n'a pas besoin de m'hypnotiser pour m'arracher des renseignements. J'ai beau surveiller mes paroles, il ressort toujours de nos conversations quelque chose que je m'étais juré de ne pas dire.

 

      Apparemment qu'il aurait enseigné l'algèbre avant de se tourner vers le théâtre. Un expert en déductions. Mais très médiocre, de toute évidence, en art dramatique. Sans quoi il aurait du travail à la télévision. Pour sauver la face, il ne cesse de citer des acteurs connus qui seraient de ses intimes, au point de se faire inviter à souper chez eux.

 

      Quel acteur chevronné aurait besoin de nous prouver qu'il figure dans le bottin des artistes ? Youri ne se déplace jamais sans ce bottin, qu'il ouvre toujours à la page où on peut lire son nom: Yoland-Henri Lacombe, son adresse et son numéro de téléphone.

 

      Par un lundi soir de février, on va à la palestre pour nos exercices de gymnastique. À cause d'une tempête de neige qui a paralysé la plupart des familles, il manque la moitié des pensionnaires.

      Youri nous montre comment courir au ralenti, comment s'élancer dans les airs sans quitter le sol, comment marcher de biais en feignant de craindre un ennemi, comment recevoir une balle en plein ventre et mourir soutenu par un aide de camp.

 

      Il utilise la comparaison du chat sauvage quand il enseigne le geste corporel. Pelage abondant. Il transpire, on le voit à travers son chandail qui colle à ses pectoraux.

 

      Je n'ai qu'un petit rôle dans la pièce. Je quitte assez souvent la salle de répétition pour tenir compagnie à Jerry Lewis dans le local où on construit les arbres en papier mâché. Il a toujours avec lui son pot de colle. Plus il en fait l'expérience, moins les sensations désagréables des premières fois lui donnent la nausée. Apparemment que si on en respire tous les soirs, les têtes livides qui nous apparaissent s'expliquent par des aspérités dans le mur, l'œil s'habitue aux formes qui bougent, de manière à ne voir dans ces formes qui bougent rien d'autre que ça, des formes qui bougent. Et non pas des visages ennemis, féroces, vengeurs, hypocritement intéressés à nous pour nous jeter dans des cauchemars qui durent toute la nuit, et parfois jusque tard dans l'avant-midi du lendemain.

      - Et au lieu de ça, qu'est-ce qu'on voit ?

      Jerry Lewis frissonne d'un spasme grandiose, et me fait voir, de ses yeux exorbités, l'essentiel de ce qu'il faut savoir, une vérité, une implacable certitude de soi dans le fameux panorama qu'il contemple : "Ah ! si tu savais ! Ah si tu savais !"

 

      Je m'empare du pot de colle. Plus tard, au dortoir, d'énormes amibes laisseront des empreintes à travers les draps, des sporanges qui creuseront des étangs lunaires à la surface du lit, et qui veulent aspirer mes pieds, mes jambes, mes mains et mes bras.

 

      Un soir d'avril.

      De ceux qui nous plongent dans un dégoût de soi après tant de jours où on n'a pas vu le soleil.

 

      Youri est à son local. La porte est fermée mais j'entends le robinet qui coule. Puis qui s'arrête. Puis qui se remet à couler. Qui s'arrête encore. De façon de plus en plus frénétique.

      Un bruit qui me dit, avec autant de clarté que si j'en lisais les répliques: "Mais oui, qu'attends-tu ? De quoi as-tu si peur? Tu n'as donc pas compris qu'il faut me faire confiance ? Que tu dois te détendre ? Que je vais compter jusqu'à trois, et qu'après tu vas répondre en disant la vérité à toutes mes questions..."

 

      J'appuie sur la poignée, la porte me résiste. Il est enfermé à clé. Je frappe.

      - Youri ? Je sais que tu es là...

 

      Silence de mort.

      Je sais pourtant qu'il y a quelqu'un là-dedans, je n'ai pas inventé le bruit du robinet dans mes oreilles, ni le timbre de sa voix.

      Deux ou trois pas, à l'intérieur. La porte va s'ouvrir. Pris de panique, je cours me cacher dans le renfoncement du couloir.

 

      Je vois, sans être vu, la face troublée de Youri qui cherche à gauche, puis à droite. Il demande, presque dans un chuchotement:

      - Quelqu'un?

      J'attends.

      J'attendrai toute la nuit s'il le faut.

      Celui qui vit le plus dans la peur de l'autre, c'est lui.

      Il demande encore qui a frappé, pour refermer délicatement la porte, et se retrancher à nouveau dans le silence.

 

      J'entends, provenant de l'autre bout du corridor, la voix d'un surveillant qui demande:

      - Est-ce que quelqu'un a vu Jerry Lewis ? Il n'était pas au documentaire sur le Tiers-Monde. Il est tard, ses parents attendent pour le ramener à la maison, or il est introuvable.

 

 

 

 

 

 

 

normand chaurette

 

6. leçon d'hypnose

 

 

    Youri est revenu de son stage de théâtre en Tchécoslovaquie. Il nous parle tous les soirs du style de vie qui caractérise les habitants des pays de l'Est. Ils ne sont pas libres de dire ce qu'ils pensent; pire, on leur interdit de penser différemment les uns des autres.

      Nous demandons si c'est vrai  à ceux qui nous enseignent l'histoire, le français, la  géographie. Ils disent que oui en effet, mais avec une sorte d'hésitation qui les rendent visiblement très humbles par rapport aux connaissances de Youri.

      Il nous semble encore que Youri est capable de lire dans la tête des autres. Nous le soupçonnons d'avoir un sixième sens.

 

      Youri faisait peut-être partie de la race des êtres parfaits. En scientologie, cette race existe. On ne pouvait rien lui reprocher. Pas même d'être trop gentil.

      Je m'efforçais, moi aussi, de lire en son for intérieur. Car ses yeux étant de couleur variable selon les verres qu'il portait, et sa calvitie entretenant l'ambiguïté sur la question de son âge, certaines questions sur le fond exact de ses pensées demeuraient sans réponse.

 

      Il est vrai par contre que dans les pays de l'Est, on apprend dès l'enfance à ne pas exprimer ce que l'on pense.

 

      Une question demeurait: de quel pays de l'Est Youri venait-il? Certains optaient pour l'Arménie, d'autres pour la Hongrie; pour sa part, il écartait le sujet de ses origines.

 

      Il me dit un soir, où, à son initiative, je lui raconte des actions que je commets et qui pèsent sur ma conscience:

      - Je trouve tes crimes très inoffensifs en comparaison des miens.

      Il ajoute:

      - Tu ne peux pas soupçonner à quel point notre potentiel de méchanceté est immense.

      Je lui demande s'il fait de la peine aux autres. Tout de suite il m'arrête:

      - C'est très difficile, voire impossible, de faire de la peine aux autres. Les autres ont de la peine, point.

 

      Youri est engagé pour nous faire répéter notre spectacle de fin d'année. Il est  aussi responsable de la construction des arbres en papier mâché qui deviendront la forêt dans Mère Courage.

 

      Un soir je m'amène au local où une partie de la troupe de Mère Courage est réunie. Je ne suis pas censé y être à cause d'une retenue dont on a dû me dispenser à la dernière minute. Dès mon arrivée, je comprends que le moment a été choisi, par hasard ou par exprès, pour une démonstration d'hypnose. Il manque la plupart des indésirables.

 

      Youri se laisse prier. Je vois tout de suite qu'il se meurt d'envie de nous montrer ses aptitudes mais que le collège ne doit pas être au courant. Il rappelle l'importance de notre discrétion, me le répète personnellement, puis il invite Pierre Boucher à s'asseoir, et à l'écouter, tout simplement: "Tes paupières sont lourdes, etc. Détends-toi, tu t'endors... À présent je vais compter jusqu'à dix, puis je vais claquer dans mes doigts...",  et à partir de ce moment Pierre va s'endormir tout en restant assis, il va devoir répondre à des questions, puis se réveiller, d'un coup, sans se souvenir de ses réponses.

 

      Youri suggère à Pierre que nous sommes un dimanche soir et lui pose la question:

      - Où es-tu ?

      - Chez nous, dans le salon.

      -Tu es seul ?

      - Avec mes parents.

      - Et vous faites quoi dans le salon ?

      - On regarde un film.

      - Quel film ?

      - Un film avec Jerry Lewis.

 

      Pierre est invité à se lever, augmenter le volume de la télé, rire, imiter l'acteur dans ses pirouettes. Les réponses de Pierre sont plus naturelles que celles qu'on lui connaît quand on discute avec lui.

      En fait, Pierre parle peu en général, il est timide, on ne sait pas grand-chose de ses préférences, de ses  parents, de ce qu'ils font dans la vie.

      Ce soir-là on apprend que son père travaille au centre de triage d'un bureau de poste, qu'il regarde si les lettres sont bien affranchies sans quoi elles sont retournées aux expéditeurs fautifs, et d'autres détails que nous serons à même de vérifier quand Pierre va se réveiller, qu'il a un frère en bas âge, la sorte de céréale qu'il mange au déjeuner, la façon dont le père découpe le blanc et le jaune de ses œufs dans l'assiette, et bien des choses encore.

 

      Nous applaudissons Youri. Il nous recommande encore une fois la discrétion.

      Mais ça ne s'arrête pas là.

      Youri dit à Pierre de s'endormir à nouveau, pour qu'au réveil, ce dernier se souvienne de tout ce qu'il a révélé dans les minutes où il a été sous hypnose.

      Nous voilà tous étonnés du résultat, mais jamais autant que Pierre, rouge comme une tomate, qui s'excuse d'avoir dit et montré tant de choses de sa vie privée, comme s'il en avait honte.

 

      Un surveillant entre. Il nous demande ce que nous sommes après faire. Il m'invite, moi le plus délié, à répondre.

      Je devine avec précision le trouble de Youri.

      Je me lance dans une explication très minutieuse de l'histoire de Mère Courage.

 

      Rien n'est plus près de la vérité que ma description de Mère Courage pour résumer une soirée si riche en atmosphère. Cette pièce demande beaucoup d'analyse. Je mets l'accent sur les potions que boivent les soldats pour être moins sensibles au malheur de leurs ennemis.

 

      Youri me prend à part pour m'enseigner la différence entre une pièce écrite dans un livre, et une mise en scène. C'est lui qui a eu l'idée de faire boire les soldats comme des ivrognes, pour montrer que ce sont des dépravés. Ça ne fait pas partie de l'histoire, mais de la mise en scène.

 

      Un soir, je supplie Youri de m'hypnotiser.

      Quel timoré ! Il camoufle sa peur d'être dénoncé en mettant son méfait sur le compte du hasard:

      - Ça marche une fois sur vingt. C'est grâce à l'aptitude de celui qui accepte de vivre l'expérience.

      Il m'explique que Pierre  (qu'on surnomme à présent Jerry Lewis) présente cette flexibilité, pas moi. Peu d'entre nous, en fait. Youri ajoute, d'une façon qu'il s'efforce de rendre générale, que l'hypnose ne convient pas aux "excités".

 

      Ce méphisto n'a pas besoin de m'hypnotiser pour m'arracher des renseignements. J'ai beau surveiller mes paroles, il ressort toujours de nos conversations quelque chose que je m'étais juré de ne pas dire.

 

      Apparemment qu'il aurait enseigné l'algèbre avant de se tourner vers le théâtre. Un expert en déductions. Mais très médiocre, de toute évidence, en art dramatique. Sans quoi il aurait du travail à la télévision. Pour sauver la face, il ne cesse de citer des acteurs connus qui seraient de ses intimes, au point de se faire inviter à souper chez eux.

 

      Quel acteur chevronné aurait besoin de nous prouver qu'il figure dans le bottin des artistes ? Youri ne se déplace jamais sans ce bottin, qu'il ouvre toujours à la page où on peut lire son nom: Yoland-Henri Lacombe, son adresse et son numéro de téléphone.

 

      Par un lundi soir de février, on va à la palestre pour nos exercices de gymnastique. À cause d'une tempête de neige qui a paralysé la plupart des familles, il manque la moitié des pensionnaires.

      Youri nous montre comment courir au ralenti, comment s'élancer dans les airs sans quitter le sol, comment marcher de biais en feignant de craindre un ennemi, comment recevoir une balle en plein ventre et mourir soutenu par un aide de camp.

 

      Il utilise la comparaison du chat sauvage quand il enseigne le geste corporel. Pelage abondant. Il transpire, on le voit à travers son chandail qui colle à ses pectoraux.

 

      Je n'ai qu'un petit rôle dans la pièce. Je quitte assez souvent la salle de répétition pour tenir compagnie à Jerry Lewis dans le local où on construit les arbres en papier mâché. Il a toujours avec lui son pot de colle. Plus il en fait l'expérience, moins les sensations désagréables des premières fois lui donnent la nausée. Apparemment que si on en respire tous les soirs, les têtes livides qui nous apparaissent s'expliquent par des aspérités dans le mur, l'œil s'habitue aux formes qui bougent, de manière à ne voir dans ces formes qui bougent rien d'autre que ça, des formes qui bougent. Et non pas des visages ennemis, féroces, vengeurs, hypocritement intéressés à nous pour nous jeter dans des cauchemars qui durent toute la nuit, et parfois jusque tard dans l'avant-midi du lendemain.

      - Et au lieu de ça, qu'est-ce qu'on voit ?

      Jerry Lewis frissonne d'un spasme grandiose, et me fait voir, de ses yeux exorbités, l'essentiel de ce qu'il faut savoir, une vérité, une implacable certitude de soi dans le fameux panorama qu'il contemple : "Ah ! si tu savais ! Ah si tu savais !"

 

      Je m'empare du pot de colle. Plus tard, au dortoir, d'énormes amibes laisseront des empreintes à travers les draps, des sporanges qui creuseront des étangs lunaires à la surface du lit, et qui veulent aspirer mes pieds, mes jambes, mes mains et mes bras.

 

      Un soir d'avril.

      De ceux qui nous plongent dans un dégoût de soi après tant de jours où on n'a pas vu le soleil.

 

      Youri est à son local. La porte est fermée mais j'entends le robinet qui coule. Puis qui s'arrête. Puis qui se remet à couler. Qui s'arrête encore. De façon de plus en plus frénétique.

      Un bruit qui me dit, avec autant de clarté que si j'en lisais les répliques: "Mais oui, qu'attends-tu ? De quoi as-tu si peur? Tu n'as donc pas compris qu'il faut me faire confiance ? Que tu dois te détendre ? Que je vais compter jusqu'à trois, et qu'après tu vas répondre en disant la vérité à toutes mes questions..."

 

      J'appuie sur la poignée, la porte me résiste. Il est enfermé à clé. Je frappe.

      - Youri ? Je sais que tu es là...

 

      Silence de mort.

      Je sais pourtant qu'il y a quelqu'un là-dedans, je n'ai pas inventé le bruit du robinet dans mes oreilles, ni le timbre de sa voix.

      Deux ou trois pas, à l'intérieur. La porte va s'ouvrir. Pris de panique, je cours me cacher dans le renfoncement du couloir.

 

      Je vois, sans être vu, la face troublée de Youri qui cherche à gauche, puis à droite. Il demande, presque dans un chuchotement:

      - Quelqu'un?

      J'attends.

      J'attendrai toute la nuit s'il le faut.

      Celui qui vit le plus dans la peur de l'autre, c'est lui.

      Il demande encore qui a frappé, pour refermer délicatement la porte, et se retrancher à nouveau dans le silence.

 

      J'entends, provenant de l'autre bout du corridor, la voix d'un surveillant qui demande:

      - Est-ce que quelqu'un a vu Jerry Lewis ? Il n'était pas au documentaire sur le Tiers-Monde. Il est tard, ses parents attendent pour le ramener à la maison, or il est introuvable.

 

 

 

 

 

 

 

 

normand chaurette