5. lettre à ivan

 

 

      Des taches de varicelles paraissent moins pires à l'intérieur d'une salle d'étude qu'exposées au grand soleil de Terre des Hommes. Parce qu'on les voit. On voit aussi de près ce que nos yeux ont dû inventer quand nous étions si loin l'un de l'autre au début, et condamnés à le rester.

 

      J'ai consulté les registres, observé les nouveaux dans la classe. Personne. Il n'y a aucun Ivan d'inscrit. Tu n'occuperas pas le pupitre à côté du mien dans la classe, de manière à ce que nous puissions échanger nos points de vue sur la matière, d'un coup d'œil, d'un regard entendu par nous seuls.

 

      Deux fois en quelques semaines je t'ai vu résister à ta nature sauvage et rentrer dans ton crâne des forces de domination par l'amitié.

      La première fois c'était face à moi, et je m'étonne encore que tu m'aies laissé la vie sauve.

      Mais pourquoi, la deuxième fois, n'as tu pas battu le vieil homme, et dansé en piétinant son corps? La mort de ce va-nu-pieds hypocrite et menteur aurait soulagé la société d'une bonne moitié de sa pourriture.

 

      Pourquoi lui as-tu opposé la même indulgence qu'à moi?

      Traître.

 

      J'étais bien loin de penser que vous étiez des frères de la même famille de Moscou et que vous pouviez faire le tour du monde à volonté.

      Vous aviez quelque chose que les hippies n'ont pas.

      Tu n'avais tellement pas le visage qui pouvait supporter des cheveux longs que j'aurais dû m'en rendre compte dès le début, d'autant plus que tu ne parlais pas français.

      Menteur.

 

      Quand vous chantez dans l'Armée rouge, il y a des frères jumeaux accroupis qui dansent comme des cul-de-jatte au ras du plancher, alors que l'orchestre fait aller ses balalaïkas comme s'il n'y avait que des traînes sauvages et des chevaux avec des grelots en Union soviétique. Vous êtes les derniers à vous rendre compte que tout le monde sait que ça ne va jamais très bien dans votre pays. Menteurs au point de vous mentir à vous-mêmes.

 

      Quand vous chantez Plaine, ma plaine, il est évident que vous êtes les seuls à voir des coteaux fleuris où les troupeaux vont paître. On voit bien que vous n'avez jamais fréquenté que le Bolchoï: ici, on nous montre les plaines de l'URSS remplies de déchets, des montagnes de pelures et de restes d'aliments.

 

      Une jambe en décomposition a été retrouvée dans un de ces terrains vagues où un hôpital déversait aussi ses vidanges. Dans vos dépotoirs à perte de vue, des femmes et des enfants vont en grand nombre pleurer et crier leur malheur. Vos caméras n'ont pas le droit de nous les montrer, mais nous le savons quand même.

 

      C'est un phénomène connu que dans les concours internationaux, les championnats sportifs, à peu près dans toutes les compétitions, vous avez plus de chances de gagner que les autres peuples. C'est que dès l'enfance, le premier de vos talents qui saute aux yeux des autres va vous mener à vous surpasser dans ce pourquoi vous êtes nés.

      Tricheurs.

 

      Si j'étais né dans ton pays, je serais appelé à devenir le meilleur pianiste au monde. Mais toi, quel était ton premier talent?  Celui de tuer la médiocrité? Tout en gardant cette dureté dans ton regard au moment où tu as décidé que je ne valais pas la peine d'être tué alors que j'étais à ta merci?

 

      Mon âge réel est décuplé par ma grandeur physique et diminué d'autant parce que rien n'a évolué dans ma face depuis mes six ans. Ce mélange ridicule fait fuir tous mes semblables. Que toi et tes frères vous ayez été aussi prompts que les autres à me laisser pour compte me fait penser que vous n'aviez peut-être pas de talent à la base. Vous ne voyez que les façades, ce qui se présente à voir, le concret dépourvu de ses abstractions secrètes.

 

      Je suis une proposition subordonnée relative et les autres me voient comme une proposition principale sans adverbe de liaison ni pronom relatif. Toi comme les autres.

 

      Le ciel bâille à l'horizon du dortoir où je t'écris. Le jour va bientôt se lever, prenant l'exemple de ma lucidité.

 

 

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5. lettre à ivan

 

 

      Des taches de varicelles paraissent moins pires à l'intérieur d'une salle d'étude qu'exposées au grand soleil de Terre des Hommes. Parce qu'on les voit. On voit aussi de près ce que nos yeux ont dû inventer quand nous étions si loin l'un de l'autre au début, et condamnés à le rester.

 

      J'ai consulté les registres, observé les nouveaux dans la classe. Personne. Il n'y a aucun Ivan d'inscrit. Tu n'occuperas pas le pupitre à côté du mien dans la classe, de manière à ce que nous puissions échanger nos points de vue sur la matière, d'un coup d'œil, d'un regard entendu par nous seuls.

 

      Deux fois en quelques semaines je t'ai vu résister à ta nature sauvage et rentrer dans ton crâne des forces de domination par l'amitié.

      La première fois c'était face à moi, et je m'étonne encore que tu m'aies laissé la vie sauve.

      Mais pourquoi, la deuxième fois, n'as tu pas battu le vieil homme, et dansé en piétinant son corps? La mort de ce va-nu-pieds hypocrite et menteur aurait soulagé la société d'une bonne moitié de sa pourriture.

 

      Pourquoi lui as-tu opposé la même indulgence qu'à moi?

      Traître.

 

      J'étais bien loin de penser que vous étiez des frères de la même famille de Moscou et que vous pouviez faire le tour du monde à volonté.

      Vous aviez quelque chose que les hippies n'ont pas.

      Tu n'avais tellement pas le visage qui pouvait supporter des cheveux longs que j'aurais dû m'en rendre compte dès le début, d'autant plus que tu ne parlais pas français.

      Menteur.

 

      Quand vous chantez dans l'Armée rouge, il y a des frères jumeaux accroupis qui dansent comme des cul-de-jatte au ras du plancher, alors que l'orchestre fait aller ses balalaïkas comme s'il n'y avait que des traînes sauvages et des chevaux avec des grelots en Union soviétique. Vous êtes les derniers à vous rendre compte que tout le monde sait que ça ne va jamais très bien dans votre pays. Menteurs au point de vous mentir à vous-mêmes.

 

      Quand vous chantez Plaine, ma plaine, il est évident que vous êtes les seuls à voir des coteaux fleuris où les troupeaux vont paître. On voit bien que vous n'avez jamais fréquenté que le Bolchoï: ici, on nous montre les plaines de l'URSS remplies de déchets, des montagnes de pelures et de restes d'aliments.

 

      Une jambe en décomposition a été retrouvée dans un de ces terrains vagues où un hôpital déversait aussi ses vidanges. Dans vos dépotoirs à perte de vue, des femmes et des enfants vont en grand nombre pleurer et crier leur malheur. Vos caméras n'ont pas le droit de nous les montrer, mais nous le savons quand même.

 

      C'est un phénomène connu que dans les concours internationaux, les championnats sportifs, à peu près dans toutes les compétitions, vous avez plus de chances de gagner que les autres peuples. C'est que dès l'enfance, le premier de vos talents qui saute aux yeux des autres va vous mener à vous surpasser dans ce pourquoi vous êtes nés.

      Tricheurs.

 

      Si j'étais né dans ton pays, je serais appelé à devenir le meilleur pianiste au monde. Mais toi, quel était ton premier talent?  Celui de tuer la médiocrité? Tout en gardant cette dureté dans ton regard au moment où tu as décidé que je ne valais pas la peine d'être tué alors que j'étais à ta merci?

 

      Mon âge réel est décuplé par ma grandeur physique et diminué d'autant parce que rien n'a évolué dans ma face depuis mes six ans. Ce mélange ridicule fait fuir tous mes semblables. Que toi et tes frères vous ayez été aussi prompts que les autres à me laisser pour compte me fait penser que vous n'aviez peut-être pas de talent à la base. Vous ne voyez que les façades, ce qui se présente à voir, le concret dépourvu de ses abstractions secrètes.

 

      Je suis une proposition subordonnée relative et les autres me voient comme une proposition principale sans adverbe de liaison ni pronom relatif. Toi comme les autres.

 

      Le ciel bâille à l'horizon du dortoir où je t'écris. Le jour va bientôt se lever, prenant l'exemple de ma lucidité.

 

 

suite

 

 

normand chaurette

 

 

5. lettre à ivan

 

 

      Des taches de varicelles paraissent moins pires à l'intérieur d'une salle d'étude qu'exposées au grand soleil de Terre des Hommes. Parce qu'on les voit. On voit aussi de près ce que nos yeux ont dû inventer quand nous étions si loin l'un de l'autre au début, et condamnés à le rester.

 

      J'ai consulté les registres, observé les nouveaux dans la classe. Personne. Il n'y a aucun Ivan d'inscrit. Tu n'occuperas pas le pupitre à côté du mien dans la classe, de manière à ce que nous puissions échanger nos points de vue sur la matière, d'un coup d'œil, d'un regard entendu par nous seuls.

 

      Deux fois en quelques semaines je t'ai vu résister à ta nature sauvage et rentrer dans ton crâne des forces de domination par l'amitié.

      La première fois c'était face à moi, et je m'étonne encore que tu m'aies laissé la vie sauve.

      Mais pourquoi, la deuxième fois, n'as tu pas battu le vieil homme, et dansé en piétinant son corps? La mort de ce va-nu-pieds hypocrite et menteur aurait soulagé la société d'une bonne moitié de sa pourriture.

 

      Pourquoi lui as-tu opposé la même indulgence qu'à moi?

      Traître.

 

      J'étais bien loin de penser que vous étiez des frères de la même famille de Moscou et que vous pouviez faire le tour du monde à volonté.

      Vous aviez quelque chose que les hippies n'ont pas.

      Tu n'avais tellement pas le visage qui pouvait supporter des cheveux longs que j'aurais dû m'en rendre compte dès le début, d'autant plus que tu ne parlais pas français.

      Menteur.

 

      Quand vous chantez dans l'Armée rouge, il y a des frères jumeaux accroupis qui dansent comme des cul-de-jatte au ras du plancher, alors que l'orchestre fait aller ses balalaïkas comme s'il n'y avait que des traînes sauvages et des chevaux avec des grelots en Union soviétique. Vous êtes les derniers à vous rendre compte que tout le monde sait que ça ne va jamais très bien dans votre pays. Menteurs au point de vous mentir à vous-mêmes.

 

      Quand vous chantez Plaine, ma plaine, il est évident que vous êtes les seuls à voir des coteaux fleuris où les troupeaux vont paître. On voit bien que vous n'avez jamais fréquenté que le Bolchoï: ici, on nous montre les plaines de l'URSS remplies de déchets, des montagnes de pelures et de restes d'aliments.

 

      Une jambe en décomposition a été retrouvée dans un de ces terrains vagues où un hôpital déversait aussi ses vidanges. Dans vos dépotoirs à perte de vue, des femmes et des enfants vont en grand nombre pleurer et crier leur malheur. Vos caméras n'ont pas le droit de nous les montrer, mais nous le savons quand même.

 

      C'est un phénomène connu que dans les concours internationaux, les championnats sportifs, à peu près dans toutes les compétitions, vous avez plus de chances de gagner que les autres peuples. C'est que dès l'enfance, le premier de vos talents qui saute aux yeux des autres va vous mener à vous surpasser dans ce pourquoi vous êtes nés.

      Tricheurs.

 

      Si j'étais né dans ton pays, je serais appelé à devenir le meilleur pianiste au monde. Mais toi, quel était ton premier talent?  Celui de tuer la médiocrité? Tout en gardant cette dureté dans ton regard au moment où tu as décidé que je ne valais pas la peine d'être tué alors que j'étais à ta merci?

 

      Mon âge réel est décuplé par ma grandeur physique et diminué d'autant parce que rien n'a évolué dans ma face depuis mes six ans. Ce mélange ridicule fait fuir tous mes semblables. Que toi et tes frères vous ayez été aussi prompts que les autres à me laisser pour compte me fait penser que vous n'aviez peut-être pas de talent à la base. Vous ne voyez que les façades, ce qui se présente à voir, le concret dépourvu de ses abstractions secrètes.

 

      Je suis une proposition subordonnée relative et les autres me voient comme une proposition principale sans adverbe de liaison ni pronom relatif. Toi comme les autres.

 

      Le ciel bâille à l'horizon du dortoir où je t'écris. Le jour va bientôt se lever, prenant l'exemple de ma lucidité.

 

 

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normand chaurette